La démission (symbolique) d’Emmanuel Macron

ÉDITO. Pour répondre aux attentes du pays profond, le président délègue la réflexion aux Français et entame sérieusement le crédit symbolique de sa fonction.

Par Saïd Mahrane

Ce n’est pas une lettre aux Français, c’est une supplique, qui respire la contrition juvénile et l’amateurisme de celui qui, naturellement, n’écoute pas. En voyant le président de la République solliciter platement le consentement des Français, moins de deux ans après son élection, on repense à cette phrase du général de Gaulle au sujet de la Ve République, censée donner à son premier représentant « la force et l’obligation d’être le guide de la France et le garant de l’État ».

Nous en sommes donc là : il a fallu à ce point rapetisser la fonction présidentielle pour seulement parler au pays profond. Il a fallu à ce point se trancher les mains pour connaître les attentes des citoyens – lesquels réclament d’abord considération et humilité. La valeur de ses annonces, récentes, sur le pouvoir d’achat (10 milliards d’euros) est nulle, ça ne compte plus. La gouvernance horizontale supplante le gouvernement. Le processus de sécularisation du pouvoir est achevé. La structure symbolique, rituelle et institutionnelle est tombée. Emmanuel Macron devait incarner la communauté, provoquer une symbiose entre la nation et la fonction. À cet égard, il a échoué.

Nouvel ordre politique

C’est pitié que de le voir ouvrir un catalogue de débats, allant du pouvoir d’achat à la politique internationale, avec 35 questions à l’appui qui signent toutes ses pêchés antérieurs et le dépare du peu d’aura qu’aurait dû lui conférer son statut. À quoi donc a servi sa campagne, si elle n’a pas généré l’équivalent de ce que nous trouvons dans les cahiers de doléances ?Lire aussi Fiscalité, Europe, 80 km/h… Nous avons lu des cahiers de doléances

Et ces marcheurs qui devaient frapper aux portes pour entendre les colères et les traduire politiquement ? Contraintes dans l’exercice du pouvoir venant du haut (Bruxelles), délégation de la réflexion vers le bas (Gilets jaunes et autres). Le roi est nu. Et on attend la déclaration de politique générale d’Éric Drouet. Simulacre de démocratie qui entérine la victoire d’une télévision, des sondages et des réseaux sociaux. Simulacre de démocratie qui montre la faiblesse d’une technocratie qui, si elle a des vertus en des temps prospères, est incapable de penser le pays en dehors des catéchismes de leurs formations.

Le président devait être au-dessus des partis ; il est aujourd’hui au niveau du Français moyen. On ne parle pas d’Emmanuel Macron, mais de l’habit qu’il porte, qui le porte, et qui fut celui de De Gaulle, de Pompidou et de Mitterrand, lesquels, en dépit d’erreurs et de déceptions, ont su garder une hauteur qui ne fut jamais de la distance. Par ses sorties narcissiques et la mise en scène de sa personne – il s’en est excusé –, Macron a été distant sans être haut. On pensait qu’il savait l’ampleur de la tâche, qui n’est pas uniquement quantitative ou comptable ; en réalité, il ne la savait pas. Il a appris en étant en fonction, et à ses dépens. C’est notre drame, avant d’être le sien. Celui qui avait théorisé la mort du roi devait remplir un vide après le quinquennat Hollande.

Or, de plus en plus, nous basculons dans ce « rienisme » décrit jadis par Joseph de Maistre. Quoi qu’en disent les démocrates participatifs et les utopistes défenseurs d’une VIe République, les Français accordent grand crédit à la parole du président, dont l’élection est l’unique rendez-vous démocratique auquel ils participent massivement. Les pourfendeurs de la Ve République confondent le comportement regrettable des hommes et l’esprit des institutions.

Avec sa lettre, Macron dit vouloir « un nouveau contrat pour la Nation ». Il inaugure, de même, un nouvel ordre politique, qui met à terre la figure suprême.

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