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LE BILLET DE LA SEMAINE

Vivement l’ouverture des classes !

Le Mardi 13 mars 2018, le SLECG (Syndicat libre des enseignants et chercheurs de Guinée) et le gouvernement trouvaient un accord suite à une grève qui avait paralysé l’école guinéenne pendant un mois. Sous la supervision du Médiateur de la République, l’ancien Premier Ministre, M. Mohamed Saïd Fofana et de quelques ministres dont certains sont partis depuis du gouvernement, ce compromis obtenu de haute lutte était censé canaliser l’ardeur des enseignants et sauver notre jeunesse du spectre calamiteux d’une année blanche.

Quelques mois après, nous en sommes au point de départ et peut-être que les choses ont même empiré. Depuis le 03 octobre, date de l’ouverture officielle des classes, aucun enfant guinéen ne va à l’école, excepté quelques privilégiés inscrits dans certaines écoles privées, peu accessibles économiquement à la population. Cette situation est insupportable et révoltante. Elle met les parties prenantes devant leurs responsabilités face à une crise qui n’en finit plus de lasser les Guinéens qui se rendent compte, impuissants, que leurs enfants en sont les principales victimes.

La crise achoppe sur la question financière qui fut la principale revendication des grévistes. Les accords signés prévoyaient une hausse des salaires à partir du mois de mars avec un effet rétroactif sur les salaires perçus depuis janvier pour des enseignants en activité. Concernant les 8 millions, une commission paritaire gouvernement-syndicat fut mise en place pour « ouvrir un couloir de négociation ». Il semble que rien n’en est depuis. Le blocage sur cette question lancinante des 8 millions est caractéristique de tout ce dont souffre notre pays en termes de gestion publique.

En Guinée, la chose publique est gérée par le petit bout de la lorgnette et avec un manque de vision globale pour l’avenir. Le court-termisme avec lequel les premiers accords semblent avoir été signés sans respect des engagements est révélateur de cet état de fait. Quand on repousse les choses pour gagner du temps, cela s’appelle une fuite en avant et on ne règle rien. Dans ce cas, le boomerang n’est jamais loin. Si les négociations sur les salaires avaient été bien faites par des gens responsables et raisonnables, cette crise n’aurait pas revu le jour aussi rapidement.

Les torts sont des deux côtés avec une charge morale plus importante de la part des enseignants qui semblent être obsédés par l’argent que par l’avenir des enfants. Le maintien du mot d’ordre de la grève est certes une menace très inquiétante pour les pouvoirs publics mais il ne doit pas se transformer en opération de prise d’otage des élèves et des familles.

Exiger absolument les 8 millions de francs chaque mois comme préalable à l’ouverture des classes est une démarche déraisonnable car aucun gouvernement guinéen n’a les moyens de satisfaire une telle demande. Entendre des syndicalistes dire avec autant de légèreté : « Ils n’ont qu’à vendre leurs 4×4 rutilants et réduire le train de vie opulent de l’Etat…pour satisfaire notre demande ». Cela confine à une forme d’ignorance au-delà de la démagogie. Car personne ne nie la corruption endémique dans le pays, ni d’ailleurs la légitime question du train de vie des hautes personnalités, mais il s’agit de situations conjoncturelles qui ne règleront pas un problème structurel. Dit autrement, revendre les grosses cylindrés et réduire les bons de carburants par exemple ne peut suffire pour payer à chacun des enseignants de ce pays, 8 millions chaque 30 jours. La structure de notre économie ne peut soutenir de manière durable cette hausse spectaculaire des salaires dans un contexte général où la précarité ne touche d’ailleurs pas que la condition enseignante.

Toutes les corporations en Guinée souffrent. Des infirmiers dans les centres de santé ruraux aux agents précarisés de la police nationale sans oublier ces innombrables fonctionnaires aux attributions floues qui ne se contentent que d’un salaire de misère. C’est tout cela qu’il faudrait revoir en Guinée. L’Etat a revalorisé timidement les salaires ces dernières années mais la situation initiale était si catastrophique au regard du coût de la vie que le problème demeure. L’impossibilité de payer cette somme est à la fois une question morale vis-à-vis des autres corps de métier et une question pratique au regard de nos capacités financières.

Toutefois, l’amélioration de la condition enseignante demeure une nécessité impérieuse pour un pays où le système éducatif est à la dérive depuis des décennies. Sauf que les réformes nécessaires ne peuvent se contenter que du seul prisme salarial. C’est précisément l’autre grief qu’on peut pertinemment faire à Aboubacar Soumah et à ses partisans car ils semblent évacuer dans leurs revendications tout le volet structurel lié à la qualification du système éducatif (remise à niveau des enseignants via la formation des formateurs, l’adaptation des contenus pédagogiques aux besoins du marché, la question de l’intérêt de la massification au détriment souvent de la qualité, la politisation du secteur de l’enseignement, l’engorgement des classes, la vétusté des infrastructures scolaires…). Les chantiers sont légions et la situation est alarmante. Disons-le avec une certaine honte, le système éducatif guinéen accouche de plus en plus de générations de semi-analphabètes ou de semi-lettrés – comme vous voulez – tellement la formation est vérolée.

L’enseignement en Guinée est devenu concomitamment le refuge de gens sans emploi comme naguère l’armée et un débouché économique pour quelques entrepreneurs. L’explosion des écoles privées est la preuve de cette double articulation entre d’une part la plupart des formateurs qui se lancent dans l’enseignement non pas par vocation mais pour arrondir les fins de mois et d’autre part, des responsables d’établissements qui investissent dans le secteur pour s’enrichir. Cette logique mercantile touche durablement la sphère de l’enseignement supérieur où l’Etat, n’ayant pas la capacité d’absorption de nouveaux étudiants, « soustraite » avec des universités privées. Celles-ci, dans leur immense majorité, sont là pour faire du business avec d’importantes subventions publiques allouées au détriment de la qualité de l’enseignement. Les conclusions d’une étude récente sur l’enseignement supérieur en Guinée notaient que « le budget annuel [de ce secteur] est passé 23% en 2011 à 37% en 2016 à cause du poids prépondérant des bourses d’études pour les étudiants orientés dans les universités privées ». Tous les spécialistes du domaine pointent l’affaissement du niveau, d’abord celui des formateurs et bien sûr des étudiants qui peinent à s’en sortir sur le marché de l’emploi où ils sont écrasés par une concurrence venue de l’étranger. C’est dramatique.

De manière anthropologique, l’avenir de notre société est en jeu si notre jeunesse, nombreuse et enthousiaste, n’est pas formée car mécaniquement c’est elle qui gérera le pays dans les prochaines décennies. Or, la Guinée est déjà à la dérive, qu’adviendra-t-il d’elle dans 30 ans quand elle sera gérée par des dirigeants encore moins lotis intellectuellement ? Ce n’est pas quelques fils ou filles de riches commerçants ou de hauts fonctionnaires formés à l’étranger qui combleront le gouffre créé par des décennies d’abandon du système scolaire. C’est cela l’enjeu d’égalité pour tous les enfants guinéens de quelque condition d’origine au-delà de la question minable des 8 millions et des querelles de coqs entre les pouvoirs publics et un syndicat hystérique et obtus.

Décillons-nous et posons-nous les vraies questions pour la survie de l’enseignement en Guinée, notre avenir en dépend fortement. Peu de gens semblent s’en émouvoir hormis quelques tribunes dans la presse. Il ne faudrait pas s’accommoder à voir nos enfants à la maison en fin octobre. Ils doivent retourner à l’école. 8 millions, ça suffit maintenant, vivement l’ouverture des classes…

Sayon Dambélé, dambelesayon@yahoo.fr

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