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LE BILLET DE LA SEMAINE

Quid du « NON » du 28 septembre 1958 ?

Demain, le 02 octobre 2018, la Guinée fêtera les 60 ans de son indépendance. Comme souvent, avec la symbolique des chiffres ronds, la commémoration est d’autant plus prégnante. Si la fierté de recouvrer sa liberté est une chose unanimement partagée par tous les Guinéens, la question du « NON » au référendum du 28 septembre 1958 – symbolisant le rejet de la proposition du Général De Gaulle d’être dans la « communauté française regroupant la France et son empire colonial » avant un accès progressif à l’indépendance totale – continue de diviser nos compatriotes. Sur ce point, il subsiste de nombreux malentendus voire de méconnaissances qu’il convient de dissiper sur un sujet historique aussi sensible. Ce « NON » était-il le péché originel qui fait que la Guinée ne décolle pas depuis tant d’années ? Y a-t-il un bémol à avoir quand on conquiert sa liberté totale ? Les gouvernements qui se sont succédé peuvent-ils s’abriter derrière les conséquences de cette décision historique pour expliquer leurs propres échecs ?

 

La première démarche qui sied quand on aborde l’analyse de faits historiques en Guinée, c’est faire preuve de beaucoup d’humilité des documents fiables et sourcés sont insuffisants. En second lieu, il faut replacer les évènements étudiés dans leurs contextes historiques pour en comprendre les enjeux et peut-être les juger avec le « regard » de l’époque.

 

Egrenons quelques malentendus qui sont associés à cette décision historique du « NON » du peuple de Guinée à la France. D’abord, elle n’est pas, et ne peut pas, être la volonté d’un seul homme, fût-il le père de l’indépendance. C’est tout un pays en majorité qui a voté pour l’indépendance. Pourtant, nombreux griefs sont faits ad hominem à Sékou Touré, dépeint comme le dictateur mégalomane qui a forcé le peuple à le suivre dans sa quête perdue à une gloire personnelle. D’autres le taxent d’être à l’origine de tous les maux de notre pays, condamné depuis le discours offensif, affirmant avec fierté devant De Gaulle à Conakry, en fin d’après-midi du 25 août 1958 : « nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l’esclavage ».

 

Rappelons tout de même un premier argument d’autorité, c’est le peuple de Guinée qui choisit le camp du « NON ». De ce point de vue, Sékou Touré ne peut pas être comptable tout seul, à mon sens, d’une telle décision. D’ailleurs, s’inscrivant initialement dans la même mouvance que le RDA (Rassemblement démocratique africain) qui vota « OUI », Sékou Touré finit par se résoudre à défendre le « NON » pour sa section guinéenne (le PDG-RDA) en raison d’une double pression : celle des partis rivaux mais aussi des mouvements d’étudiants guinéens, tous majoritairement fervents partisans du « NON ». Pour dire autrement les choses, Sékou Touré n’était pas, au sortir de la conférence de Brazzaville – lieu où cette possibilité fut offerte par la France à ses colonies – un farouche partisan de l’idée d’une indépendance immédiate. Il s’y est fait progressivement et surtout pour des raisons évoquées plus haut.

 

En outre, à mille lieux de sa fougue défiante, Sékou Touré n’a jamais voulu rompre totalement à la France. Là encore, ce divorce franc lui a été imposé. Le gouvernement français a cessé brutalement toute collaboration en transférant dans les pays voisins (Sénégal, Côte d’Ivoire) des projets initialement prévus en Guinée. Le leader guinéen a ainsi subi certains évènements auxquels il s’est adapté, tant bien que mal. C’est à l’aune de ces contingences mais aussi de sa gestion personnelle de l’adversité politique que le régime de Sékou Touré doit être jugé.

 

Ce régime connut quelques splendeurs comme une réaffirmation d’une certaine fierté africaine, voire panafricaine – la Guinée a ainsi enclenché un désir ardent des peuples d’Afrique noire de s’affranchir du joug colonial en aidant militairement, politiquement et économiquement plusieurs pays – mais il symbolise aussi beaucoup d’abus et de misères contre le peuple de Guinée. Durant une bonne partie de son long règne (26 ans), Sékou Touré fut acculé dans ses derniers retranchements par des agissements de l’ancienne métropole qui échoua à déstabiliser le pays. L’ancien Gaulliste, Pierre Mesmer, Ministre d’Etat chargé des départements et territoires d’Outre-mer a reconnu explicitement dans ses mémoires que la France, à travers ses soutiens, a tenté une déstabilisation financière de la Guinée afin que les populations se soulèvent contre le régime et même une élimination physique de son chef de l’Etat. La Guinée, convoitée par le Bloc de l’Est dans un contexte de guerre froide, finit par s’aligner sur cette tendance, là encore, sans grand enthousiasme de son leader qui, jusqu’au début des années 1960, récusait toute idée d’inféodation de la Guinée à l’idéologie communiste bien qu’il fût bousculé par l’aile radicale de son parti, pro-communiste.

 

La suite de l’histoire donne à voir un leader certes charismatique mais aussi un autocrate à la tête d’un Etat policier, liberticide avec des méthodes d’intimidation et de contrôle du corps social. Sur le plan économique, toutes les options de planification étaient calquées sur le modèle soviétique marqué par un étatisme exacerbé jusqu’à la fourniture du pain à la population. Ce modèle économique échoua dans les grandes largeurs malgré la bonne foi des dirigeants à amorcer des programmes de développement, notamment agricoles. Sur le plan politique, le pays était étreint par la mise en place d’une milice nombreuse et diversifiée à la solde du Parti-Etat qui étoffa toute autre voix dissonante. Les premières tentatives de création des partis politiques au début des années 1960 se soldèrent par l’emprisonnement et l’élimination physique de l’essentiel de leurs promoteurs. Le firmament de cette dérive fut le camp Boiro, théâtre d’humiliations, de souffrances et de morts par diverses formes (tortures, pendaison, pelotons d’exécutions, diète noire…) de prisonniers ou d’adversaires politiques. Une bonne partie de l’élite du pays périt dans ces conditions inhumaines dans une grande confusion entre des complots quelquefois réels comme celui du 22 novembre 1970 et d’autres, nombreux, fabriqués de toutes pièces par le régime pour se consolider en se débarrassant impitoyablement d’éventuels concurrents.

 

Sans vouloir sous-estimer le poids de cette période et de ses incidences psychologiques, socio-politiques et économiques, il faut reconnaître que Sékou Touré est mort il y a 34 ans. En une génération, il y a eu du temps pour ses successeurs de redresser les choses. Rien n’en est. Le quotidien du Guinéen ne s’est pas beaucoup amélioré, s’est-il dégradé ? Peut-être. Toujours est-il que les grands défis du développement restent entiers dans notre pays. D’autres pays se sont relevés, plus ou moins, de traumatismes du passé en regardant devant et en ayant fait un travail d’introspection. La situation économique et sociale du Rwanda est inspirante.

 

Le « NON » du 28 septembre reste une fierté inaboutie. C’est comme un essai non transformé car les espoirs levés ont été largement déçus. La période qui s’en est suivie est trouble et compliquée comme susmentionné. Cette ambivalence est la marque de fabrique du premier régime où les Guinéens sont encore aujourd’hui divisés sur l’héritage de Sékou Touré. Celui-ci est-il le héros et le tyran comme l’écrivait si bien en 1987 l’historien Ibrahima Baba Kaké ? Sans doute, était-il un peu des deux, encore faudrait-il qu’en Guinée que nous en convenions. Rien n’est moins sûr. En témoignent des réactions totalement déraisonnables suite à la publication de « Mémoire collective » – un ouvrage sur l’histoire des violences politiques en Guinée co-écrit par des journalistes de RFI, des chercheurs français et guinéens – qui imputent aux auteurs d’assombrir notre histoire, d’être des anti-Sékou Touré voire des anti-Guinée…Tout cela, de la part de détracteurs n’ayant même pas ouvert un livre de 358 pages certes perfectible comme tout type d’ouvrage de la sorte.

 

Le sujet de la première République est clivant en Guinée dans une société minée par des relents ethnicistes et qui n’a pas fait son deuil des nombreuses purges socio-politiques de son histoire. Voilà le travail gigantesque qui reste à faire pour notre génération, celle de regarder notre histoire en face et d’en tirer les leçons pour nous et pour nos enfants afin d’envisager sereinement le projet de développement de notre nation.

Sayon Dambélé, dambelesayon@yahoo.fr

 

 

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