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LE BILLET DE LA SEMAINE

Mort à Mandiana : halte à l’impunité des forces de l’ordre en Guinée !

Des manifestants pacifiques ont essuyé des tirs à balles réelles à Mandiana en marge d’une protestation publique contre la politique économique du Président de la République Alpha Condé. On dénombre plusieurs dizaines de blessés et un homme a perdu la vie. Encore une fois. C’est une ritournelle macabre en Guinée. La liste des victimes de la soldatesque guinéenne n’en finit plus de s’allonger. Quelles que soient les raisons de cette manifestation, justifiées ou pas, il n’est pas acceptable qu’un Guinéen meure de cette manière, avec autant de désinvolture, de lâcheté et d’irresponsabilité de la part de nos forces de l’ordre, censées protéger les populations. Pis, les bourreaux, de plus en plus nombreux, vaquent allégrement à leurs occupations profitant de l’incurie de l’Etat et de la faiblesse de la justice. Cette situation est insupportable.

Il faut dire néanmoins, avec regret et résignation, que les forces de l’ordre en Guinée sont coutumières de cette brutalité contre les populations civiles depuis plusieurs décennies et brillent davantage par leur médiocrité que par leurs hauts faits d’arme. Deux évènements tragiques au cours de cette dernière décennie sont caractéristiques de leur dérive : les tueries de masse du 28 septembre 2009 et celles de la journée du 22 janvier 2007. De par ces actes et en parallèle des bavures régulières dont elles se rendent coupables, la police et surtout l’armée guinéenne n’honore pas ses devancières qui avaient pourtant une réputation bien méritée sur la scène continentale.

Rappelons succinctement que notre armée fut à l’avant-garde des luttes anti-impérialistes apportant son soutien (logistique et contingents de militaires sur le terrain) à plusieurs pays comme l’Angola ou la Guinée-Bissau. Loyale et constituée d’une véritable élite au début des années 1960, elle fut étêtée par Sékou Touré dans le sillage de nombreux complots, souvent ourdis pour se débarrasser d’une intelligentsia militaire, vue comme menaçante pour le pouvoir. C’est ainsi que la branche la plus formée de notre armée fut anéantie – constituée de plusieurs saint-cyriens et diplômés de l’école de guerre en France – donnant lieu, en parallèle, à l’émergence d’une milice populaire qui contrôlait le pays avec une efficacité rare.

A l’accession au pouvoir du CMRN (Comité militaire de redressement national), l’armée guinéenne fut réhabilitée. A ceci près que les efforts ont porté davantage sur la quantité via des campagnes massives de recrutement que sur la qualité. Reconnaissons quelques succès militaires au Général Conté, notamment la participation remarquée de la Guinée dans plusieurs opérations de maintien de paix en Afrique (Libéria, Sierra Léone…) ou sur le plan intérieur, la sauvegarde de nos frontières nationales contre plusieurs tentatives d’agression et de rébellions dans une sous-région en ébullition à la fin des années 1990. Toutefois, cette grandeur est battue en brèche depuis plus d’une vingtaine d’années où l’armée est devenue un exutoire de jeunes gens, souvent incultes et non formés, recrutés par diverses voies (pistons familiaux, logiques ethniques, corruptions…).

En Guinée, l’armée est vue comme un recours ultime pour gagner sa vie, quand on a presque tout raté. Or, elle devrait être une vocation. Il en résulte des effectifs pléthoriques – la commission conjointe d’évaluation de la réforme du secteur de la sécurité pour la CEDEAO, l’Union Africaine et l’ONU estimait en 2010 à 32 000 personnes – peu ou mal formés avec un déficit intellectuel patent. De plus, la structure de l’armée guinéenne donne à voir une caste de hauts gradés, jouissant de larges privilèges et la base, précaire et indisciplinée. Cette insubordination caractérisée aboutit à des situations ubuesques comme l’accrochage sanglant en juin 2008 entre les militaires dirigés par le ministre chargé de la sécurité présidentielle de l’époque Claude Pivi dit Coplan et les policiers de la CIMS (Compagnie Mobile d’Intervention et de Sécurité), une unité d’élite de la police. Celle-ci perdit 5 de ces agents. Le comble, Pivi, un obscur sergent-chef au Camp Alpha Yaya a déclaré sur les ondes de la radio nationale « je suspends la police ». Aucune autre voix en Guinée ne lui fut opposée. C’est dire…

De manière plus générale, le caractère pléthorique des effectifs militaires sur fond de conditions précaires, à l’opposé des officiers, font de ces soldats subalternes de potentiels mutins. Ces derniers, frustrés, sont prompts à renverser n’importe quel ordre établi, surtout si celui-ci, comme souvent chez nous, peinant à respecter la légalité, leur en donne un alibi en béton armé.

C’est pourquoi, il est urgent de procéder à une réforme et une refonte en profondeur de l’armée guinéenne et plus généralement de l’ensemble des forces de l’ordre et de sécurité. Plusieurs préconisations existent comme le rapport de la mission de la CEDEAO pour la réforme du secteur de la sécurité (RSS) où il est question de réduction des effectifs, de reconversion professionnelle et de formation. Cela doit aller de pair avec le rendu de la justice que l’Etat doit aux victimes.

Néanmoins, il faudra du courage politique et l’assentiment d’une partie des élites militaires pour s’attaquer à une entité dont tout le monde se méfie en Guinée. Pourtant, il va falloir en passer par là pour des raisons à la fois morale – ne pas laisser l’impunité demeurer –  et surtout politique afin d’éviter cette menace permanente qui plane au-dessus de notre démocratie : un retour des militaires au pouvoir.

                                                                                  Sayon Dambélé, dambelesayon@yahoo.fr

 

 

 

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