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LE BILLET DE LA SEMAINE

La rumeur en Guinée : autopsie d’un corps social

Dans un extrait d’une vidéo circulant sur les réseaux sociaux, la porte-parole des femmes travailleuses du Port autonome de Conakry, reçue avec ses collègues par la femme de M. Cellou Dalein Diallo, affirme avec aplomb que la société turque Albayrak – future gestionnaire de la partie « conventionnelle » du PAC – est dangereuse pour la stabilité politique et sociale de la Guinée. Selon elle, sans sourire, Albayrak ayant travaillé en Somalie est capable de semer la guerre civile dans tout pays où sa concession s’arrête. Cette séquence est passée inaperçue malgré sa grossièreté. Que le syndicat des dockers et des travailleurs se bat pour sauver son emploi, c’est une chose entendue. Qu’on ne soit pas d’accord sur les termes de cette concession car le PAC est un patrimoine public, là encore, les critiques sont légitimes. Cependant, il n’est pas acceptable de diffuser de telles rumeurs dans une indifférence générale. Aucune voix officielle n’est suffisamment forte pour tordre le cou à de telles inepties.

La Guinée est un pays particulier où les frontières de la vérité et des rumeurs sont floues. La première souvent malmenée par les secondes qui sont relayées avec efficacité. Pourquoi les rumeurs aussi folles soient-elles ont une prise dans la société guinéenne ? En quoi, celle-ci est perméable à n’importe quelle affabulation ? Cela dit-il quelque chose sur notre société ?

Le corps social guinéen a été travaillé dans deux moules politiques différents qui, malgré leur apparente opposition, l’ont rendu communément  inapte à toute rationalité. D’une part, la première République, très autocratique, a dicté la bonne parole au peuple avec le talent oratoire et le charisme connus de Sékou Touré. Si une partie infime de la population, souvent quelques intellectuels contraints à l’exil, goûtait peu à ces discours idéologiques, la majorité des Guinéens était embarquée dans un nationalisme, souvent empreint de manipulation. Celle-ci tenait son efficacité de deux mécanismes psychologiques redoutables : la persuasion et la peur. Le soft et le hard. Autrement dit, la croyance en l’homme providentiel (le camarade suprême, le Fama, Ba syli etc…) détenant la vérité et la peur du Camp Boiro concouraient au même résultat : faire accepter la parole du Parti-Etat. Dans ce contexte, on voit bien que le lien du Guinéen avec la rationalité et la vérité est altéré.

D’autre part, le régime de Conté qui s’est construit sur l’ouverture et le déverrouillage de la chape de plomb qui pesait sur la société depuis trop longtemps. Ce vent d’ouverture, de prime abord fort salutaire, s’est transformé après 24 ans de pouvoir en un ouragan qui a tout emporté, sabordant les bases de tout développement harmonieux et en point d’orgue, l’affaissement du système éducatif et l’institutionnalisation de la corruption. Le Guinéen nouveau, moins oppressé, est devenu un être quasiment livré à lui-même, exposé aux aléas du relativisme – tout se vaut désormais –, de la pauvreté, de l’ignorance. La prise de pouvoir de la junte qui a trahi ses promesses initiales et le pouvoir actuel d’Alpha Condé, loin de changer le destin du peuple, ont fini par renforcer la crise de confiance entre le peuple et ses dirigeants. Ainsi, la parole officielle est désormais suspecte. Celles des oppositions politique et sociale peinent à être audibles pour d’autres raisons telles que le discrédit du personnel politique en dehors des attaches ethniques et la faible structuration de la société civile.

En Guinée, les dernières verticalités structurantes qui tenaient encore le corps social, pour le meilleur comme pour le pire, c’est-à-dire le Parti-Etat, l’école, la famille ont explosé depuis une vingtaine d’années. De cette déstructuration, seule résiste encore le poids de la religion concurrencée par le pouvoir de l’argent, devenu un marqueur qui biaise les rapports humains. Toutes choses qui empêchent un peuple, précaire et peu formé, de résister à toutes les énormités. S’ajoute dans ce contexte, l’émergence des réseaux sociaux comme nouveaux moyens d’informations et de communication de masse. Or, en raison de leur accessibilité, leur simplicité et leur capacité à atteindre un plus grand nombre, les réseaux sociaux sont à la fois utiles et peuvent néanmoins s’avérer dangereux via les fake news, surtout dans une société désarmée comme la nôtre.

Voilà le diagnostic froid de l’état de notre société, perméable à l’instillation de toute rumeur, des plus farfelues aux plus dangereuses. De la mort annoncée du Président de la République Alpha Condé le 30 octobre 2017 à l’imminence d’une attaque djihadiste à nos frontières relayée sur Internet, les rumeurs en Guinée ne désenflent pas. Lors des élections présidentielles 2010, une rumeur malheureuse, celle de l’eau contaminée, avait déclenché des ratonnades de la communauté peulh, notamment à Siguiri. De même, on se souvient de toute une série de rumeurs autour de l’épidémie Ebola. Une équipe anti-Ebola connut une fin tragique en 2014 en perdant 7 de ses membres dans un petit village en Guinée forestière, massacrés à coups de machettes et de lance-pierres par des locaux convaincus qu’ils sont venus pour les contaminer. D’autres situations similaires, nettement moins graves certes, se sont déroulées dans d’autres localités en Guinée où des populations étaient devenues hostiles aux professionnels de santé, allant parfois jusqu’à les agresser. Ces comportements incompréhensibles résultaient d’une triple rumeur autour du virus Ebola. Le virus aurait été  importé pour les uns par le gouvernement pour se maintenir au pouvoir, repoussant les échéances électorales et pour les autres, par l’adversaire d’Alpha Condé dans un contentieux lié aux mines de Simandou, le milliardaire Franco-Israélien Beny Steinmetz afin de nuire à la Guinée.

Malgré leur énormité et surtout leur fausseté, toutes ces rumeurs susmentionnées ont pris en Guinée, rendant par leurs conséquences néfastes des familles malheureuses et affaiblissant notre cohésion nationale. C’est en cela que notre société est malade. Des spécialistes en sciences sociales (Lydia Flem, Isaac Bazié, 2004) expliquent que la rumeur est un phénomène social pathologique, d’une maladie qui germerait en temps de crise et qu’il convient de la comprendre pour la vaincre et en guérir le corps social.

Il convient de désintoxiquer nos consciences et notre esprit. Cela passe par une éthique de responsabilité du politique – en collaboration avec d’autres acteurs sociaux – qui doit activer trois principaux leviers : la réhabilitation du système éducatif pour former des citoyens pensants et lucides, la lutte contre la pauvreté endémique et le renforcement des instances de contre-pouvoir (société civile, institutions démocratiques indépendantes de l’Exécutif).

                                                                                  Sayon Dambélé, dambelesayon@yahoo.fr

 

 

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