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LE BILLET DE LA SEMAINE

Des institutions républicaines peu fiables en Guinée : signe d’une démocratie malade

Les accords entre l’UFDG et le RPG-ARC ont fait l’objet de moult critiques de la part de nombreux observateurs. D’autres leaders politiques ont émis les mêmes griefs fustigeant cette stratégie de contournement du cadre légal au profit de ce qui ressemble fortement à leurs yeux à « un arrangement entre copains…». Rappelons que lesdits accords, conclus en début août, résolvaient plusieurs contentieux liés aux élections communales du 04 février 2018, en particulier les litiges sur douze communes et aux conséquences des manifestations de protestation de l’opposition. Entre autres points négociés, le partage de certaines communes où les deux partis étaient au coude-à-coude (ainsi la commune de Kindia a été cédée à l’UFDG, celle de Dubréka a échu au RPG-ARC alors que certaines communes urbaines de Conakry – Dixinn, Matoto – seront attribuées au moyen d’éventuelles alliances nouées par les deux partis avec d’autres partis en lice. Autre point des accords, la libération de prisonniers politiques, essentiellement des militants de l’UFDG et la question de l’indemnisation des familles endeuillées lors des affrontements entre forces de l’ordre et manifestants, là encore, principalement issus des rangs du Parti de M. Cellou Dalein Diallo.

La première leçon de ces accords, encore non effectifs, est la confirmation de la place quasi-monopolistique qu’occupe l’UFDG dans l’espace de l’opposition guinéenne nonobstant les personnalités de Messieurs Sydia Touré (UFR) et de Lansana Kouyaté (PEDN). Ces derniers, même en ayant une présence médiatique importante sur la scène nationale en raison de leurs statuts d’anciens premiers ministres, pêchent par la faiblesse abyssale de leur socle électoral, très volatile et sérieusement entamé depuis les dernières présidentielles. La relative présence de l’UFR à l’Assemblée nationale ne tient qu’à une alliance avec l’UFDG lors des dernières législatives. La volatilité de l’électorat de M. Sydia Touré et de celui de M. Lansana Kouyaté tient-elle à leurs stratégies politiques – l’un s’aliénant selon ses détracteurs avec le pouvoir en place avec la position inconfortable « un pied dedans, un pied dehors », l’autre, faisant une politique « hors sol », loin du pays parce que vivant à l’année à l’extérieur du pays – ou cette volatilité serait due à d’autres raisons plus structurelles tenant à la géographie électorale et à un maillage territorial plus important avantageant M. Alpha Condé et M. Cellou Dalein Diallo ?

Le second enseignement, le plus inquiétant, c’est la faiblesse des institutions d’organisation et de régulation des arbitrages électoraux en Guinée (ministère de l’intérieur, cour suprême, CENI…) depuis de trop nombreuses années. Il faut dire qu’en Guinée, tenir les délais électoraux et proclamer des résultats consensuels relèvent du miracle. Mais puisqu’il n’y a pas de thaumaturges au sein de nos institutions en charge des élections, le problème demeurera entier. Depuis plus de quinze ans, le cycle des élections nationales (présidentielles, législatives et communales) laisse à voir des largesses prises avec le cadre institutionnel alliées à des insuffisances techniques d’ordre organisationnel (gestion du fichier électoral, découpage territorial, système de compilation des résultats…). Le pouvoir central, sortant toujours vainqueur de ces situations de contestation, s’en trouve affaibli par une légitimité moindre et cela renforce le raidissement d’une opposition qui trouve là l’un des rares moyens de peser sur la vie publique en dehors des habituelles critiques de gestion gouvernementale, certes souvent justifiées.

Déjà en 2003, la dernière élection présidentielle entre le feu Général Lansana Conté (PUP) et M. Mamadou Bhoye Barry de l’UNP, candidat méconnu, profitant du boycott des principaux leaders de l’opposition d’alors, était la résultante d’une violation de la loi fondamentale du 23 décembre 1990. Celle-ci a été modifiée en ses articles 24 et 26 qui limitaient le nombre de mandats et l’âge du candidat à la présidence de la République. Le feu Général Conté put ainsi se présenter et remporter un simulacre de présidentielle avec un score soviétique de plus de 90% des voix.

A la mort du Général Conté en décembre 2008, les dernières législatives remontaient à 2002. Car celles initialement prévues en 2007 avaient été reportées deux fois (une première fois de juin 2007 à fin 2008 et une seconde fois pour mars 2009). Les difficultés de l’époque sont sensiblement les mêmes qui sous-tendent aujourd’hui les sempiternels reports des élections (blocage du dialogue politique, manifestations socio-politiques, insuffisance de moyens financiers et techniques, dégel suite à l’intervention des bailleurs de fonds – l’UE en tête –….). Cette désinvolture ou cette incapacité, voire les deux, de l’Etat nous a rattrapés car la succession constitutionnelle qui devait permettre au Président de l’Assemblée nationale M. Somparé de remplacer le Président de la République n’a pu se faire. Et ce, pour des raisons de caducité du mandat de l’Assemblée nationale qui n’était plus légitime. Cette brèche a été fort bien utilisée par la junte militaire dirigée par le Capitaine Moussa Dadis Camara. Celui-ci et ses camarades avaient toute la latitude de disqualifier le pouvoir en place, le taxant à raison de défaillant, en promettant monts et merveilles au peuple. Il s’en est suivi une gestion du pouvoir à l’emporte-pièce, du bavardage inutile et exaspérant au sommet de l’Etat sur fonds de dilapidation des ressources de l’Etat. Et pour clore ce piteux chapitre d’à peine un an, les tueries du 28 septembre 2009 au stade éponyme à Conakry.

La période de transition qui suivit le départ de la junte au pouvoir permit l’organisation des présidentielles en 2010 avec le concours actif de la communauté internationale. Comme un éternel recommencement, entre le premier tour et le second tour, un retard insolite de quatre mois a été accusé. Le premier mandat du Président Alpha Condé a souffert des soupçons, fondés ou non, nés de cette longue période de latence d’entre-deux-tours, perçu par le camp de l’UFDG comme une manœuvre pour faire basculer les résultats initiaux du 1er tour largement à leur faveur. Une institution cristallise et symbolise cet esprit de défiance de l’opposition face aux organes de régulation électorale censés être indépendants et autonomes : la CENI (Commission électorale nationale indépendante). Celle-ci est contestée, vue comme une entité caporalisée à la solde de l’Etat. Les critiques visant la CENI sont allées crescendo lors des législatives de 2013, les présidentielles de 2015 et jusqu’aux dernières communales. Est-il utile de rappeler que toutes ces échéances n’ont jamais été organisées à date, retardées quelquefois de plusieurs années.

Au-delà des reports, c’est davantage le rôle des institutions qui en est la cause. En 2013, les résultats déclarés par la CENI avaient été vivement contestés par l’opposition. Des recours adressés à la Cour suprême n’ont pu être traités car celle-ci s’était déclarée « incompétente » et avait fini par entériner les résultats tels que déclarés par la CENI. En voie de conséquence, l’opposition a exigé la mise en place de la cour constitutionnelle, juridiction compétente en matière de contentieux électoraux selon l’article 93 de la constitution.

L’apaisement du climat politique et la légitimation du pouvoir passent par la consolidation de nos institutions démocratiques. Le reproche fait par le gouvernement à l’opposition « voulant rendre le pays ingouvernable » ne sera audible que si le cadre institutionnel dans lequel s’exerce le pouvoir est assaini. Cela passe par le respect des délais, l’examen rigoureux des recours et le maintien d’un dialogue politique franc et constructif loin des postures et des arrière-pensées politiciennes.

Dans un cycle quinquennal, finalement assez contraint, le report des élections intermédiaires est préjudiciable à la conduite sereine des affaires publiques, émaillée régulièrement de manifestations et de blocages de toutes sortes. La Guinée est un pays où tout est à construire, ou presque. La solvabilité de notre pays dépend de la fiabilité de nos institutions, en priorité les institutions politiques et judiciaires. Pour l’heure, le compte n’y est pas.

                                                                                  Sayon Dambélé, dambelesayon@yahoo.fr

 

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