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LE BILLET DE LA SEMAINE

La question ethnique en Guinée : une longue histoire et le défi du vivre-ensemble à relever.

L’un des griefs les plus récurrents faits à la classe politique guinéenne est qu’elle manipulerait l’ethnie dans un contexte de lutte politique. Ce recours à l’ethnie pour mobiliser les siens en pointant du doigt l’autre, jeter le discrédit et le soupçon sur tel ou tel groupe ethnique, même s’il peut apparaître efficace, a des effets délétères sur la cohésion nationale. Par-delà le cas guinéen, cette stratégie politique est un classique en Afrique où la sociologie nationale dans la plupart des pays offre une diversité d’ethnies ayant des caractéristiques assez marquées.

Rappelons brièvement que les actes de la conférence de Berlin de 1885 –  qui a « découpé l’Afrique en gâteau entre les puissances coloniales » – sont à la base de cette partition du continent en tenant peu ou pas compte de l’homogénéité socio-culturelle des populations obligées de cohabiter désormais sur le même territoire. Subséquemment pendant la colonisation, la gestion des pouvoirs locaux en Afrique s’est appuyée sur la base des différences ethniques. Les administrateurs coloniaux ont délégué une partie de leur pouvoir à certains groupes ethniques au détriment d’autres en raison de critères divers (culture, langue, apparence physique, religion…). Cette situation originelle a renforcé des stéréotypes et sapé les bases déjà fragiles de la construction des Etats-Nations en Afrique. L’exemple du Rwanda est illustratif de cette dérive qui allait servir, plus tard, de terreau à la guerre civile dans ce pays.

En Guinée, la différence ethnique a toujours été un élément structurant de la vie de la politique. De ce fait, la culmination de ce communautarisme lors de compétitions électorales majeures n’est que le résultat d’une longue histoire politique et sociale. Avant l’indépendance, des associations « ethniques » ont vu le jour sous l’œil et le contrôle, au moins passif, du colonisateur. Les principaux critères étaient l’ethnie et la région. L’une et l’autre étant intiment liées. L’Union de la Basse-Côte, l’Amicale Gilbert Vieillard représentant le Foutah, plus précisément la communauté « Al-pular » (locuteurs peulhs), l’Union Mandé et l’Union forestière côtoyaient, entre autres, l’Union des « Métis » et des « Insulaires » dans cette Guinée où les luttes politiques allaient plus tard s’intensifier en prélude au départ de la puissance coloniale. Ces regroupements qui n’avaient pas de vocation politique, ont néanmoins nourri un sentiment de différenciation et de compétition ethnique. Ils ne survécurent pas à la politique de Sékou Touré qui, dans un soviétisme s’efforça de supprimer toute forme de chefferie, de lutter contre toutes les velléités régionalistes et ethniques en Guinée.

Pour autant, le reflexe communautaire et les ressentiments ethniques n’ont jamais disparu en Guinée. En revanche, ils ont été renforcés par une série d’évènements politiques et sociaux, vécue comme des purges ethniques, ayant fait plusieurs centaines de victimes (conflits en 1956 à Conakry entre Peulhs et Soussous, affrontements à N’Zérékoré et ses environs entre Malinkés et autochtones de la Forêt dans les années 1990, les arrestations de masse – le tristement célèbre Camp Boiro en premier lieu – et les éliminations physiques d’adversaires politiques ou d’intellectuels pendant la première République, les conséquences du Coup Diarra en juillet 1985 réprimé dans le sang par le Comité militaire pour le redressement national (CMRN)…).

Ces épisodes douloureux semblent avoir influencé les premières formations politiques en Guinée au début du multipartisme dans les années 1990. Bien que dirigés par un personnel politique d’envergure, les partis d’opposition se sont ainsi construits sur une base ethnique malgré leurs appellations minutieusement choisies pour masquer justement ce socle communautaire (RPG – Rassemblement du Peuple de Guinée –, UNR –Union pour la Nouvelle République –, PRP –Parti du Renouveau et du Progrès –…). Les résultats dans les urnes, contestables dans l’ensemble et à juste titre, lors des élections présidentielles suivantes (1993, 1998, 2003) allaient confirmer dans les grandes lignes les ancrages régionaux et ethniques de ces formations politiques. Pour dire vrai, rien n’a vraiment changé en Guinée vingt ans plus tard. Politiquement parlant.

La spécificité du fait ethnique en Guinée est qu’il est exacerbé lors des compétitions électorales. C’est en cela que les leaders politiques ont une responsabilité écrasante dans ce domaine. Le pouvoir politique en Guinée est perçu, consciemment ou non, par le prisme de l’ethnie de celui qui préside aux destinées du pays. Ainsi, dans un pays multiethnique comme le nôtre, la tentation de voir l’un des siens briguer la magistrature suprême est très grande chez une majorité de nos compatriotes, de surcroît la frange la moins instruite et la moins informée. L’enjeu de notre jeune démocratie, encore tellement perfectible, c’est la construction d’une société citoyenne éclairée et consciente des enjeux de développement, loin des tropismes communautaires. Ce rationalisme politique et idéologique doit prendre le pas sur le repli ethnique, ferment de l’ethnocentrisme.

Néanmoins rappelons que la diversité ethnique en Guinée n’a jamais posé problème en dehors des périodes électorales cycliques. A contrario, elle est assumée et célébrée par tous, jusqu’aux manuels scolaires qui expliquent que le pays est divisé en quatre régions naturelles. Leur complémentarité, ethnico-géographique, est saluée et à raison. Mieux, les liens sociaux et interfamiliaux transcendent les clivages ethniques, cela se voit et s’apprécie dans la solidité des relations de voisinage, d’amitié ou encore des liens matrimoniaux. Ce qui est en jeu, ce n’est pas la différence ethnique mais l’ethnocentrisme qui conduit à la haine ethnique. Etre fier de ses origines, de sa langue, de sa communauté n’a rien d’infâmant. Vouloir s’organiser pour aider sa localité ou sa région, fût-il sur la base ethnique, n’est en rien choquant de mon point de vue. D’ailleurs, beaucoup d’associations guinéennes à l’extérieur du pays ont réalisé plusieurs ouvrages publics dans leurs villages ou villes d’origine (écoles, dispensaires, adduction d’eau, mosquées…) se substituant quelquefois à l’absence de l’Etat. Personne ne nie aux hommes leur préférence pour les leurs, ce qui est reprochable et condamnable, c’est le rejet et la discrimination des autres.

Malheureusement en Guinée, ce risque de rejet d’autrui existe. S’il continue, nous courons à notre perte et la situation d’harmonie sociale, décrite plus haut, explosera pour mener le pays à la catastrophe. Les exemples de pays ayant basculé dans la guerre civile sont là pour éveiller notre vigilance. L’Etat, seul dépositaire de la violence légitime, doit punir toute dérive ethnocentriste, d’où qu’elle provienne. La sphère des réseaux sociaux, par ailleurs porteuse d’espoir et intéressante quand elle ouvre des espaces d’échange, de connaissance voire de résistance à la jeunesse, doit être néanmoins surveillée. Elle est aussi le nid d’idées nauséabondes mettant en péril la cohésion nationale. Les auteurs de ces vidéos et textes d’incitation à la haine ethnique doivent être traduits devant les juridictions compétentes au même titre que tout activiste ou homme public se rendant responsable de propos d’exclusion et de stigmatisation de telle ou de telle ethnie. Ce travail de vigilance nous incombe à tous pour préserver et conforter notre vivre-ensemble.

                                                                                  Sayon Dambélé, dambelesayon@yahoo.fr

 

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