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LE BILLET DE LA SEMAINE

La diaspora guinéenne entre réalités et fantasmes : levier pour le développement du pays

D’après les dernières statistiques des primo-demandeurs d’asile en France en 2017, la Guinée se trouve dans le peloton de tête des pays d’origine de la demande d’asile, se situant devant la Syrie et juste derrière l’Albanie, l’Afghanistan, Haïti et le Soudan. Selon l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides), ces dernières années, il y a « une progression notable de la demande en provenance de pays d’Afrique de l’Ouest comme la Côte d’Ivoire et la Guinée ». Le fait que notre pays devance la Syrie, probablement le pays le plus dangereux au monde, et soit à « touche-touche » avec le Soudan en termes de chiffres, autre pays en guerre, prouve à suffisance l’ampleur des départs d’une partie de notre jeunesse. Déboutés ou régularisés, l’essentiel de ces demandeurs d’asile grossira le contingent de la diaspora guinéenne. Au-delà de la France, celle-ci est présente, et de longue date et pour des raisons diverses, dans la plupart des pays occidentaux (Etats-Unis, France, Canada, Belgique, Hollande, Angleterre) et de manière significative dans certains pays d’Afrique (Angola, Mozambique, Sénégal, Côte d’Ivoire, Mali).

La diaspora guinéenne est une vieille entité dont on a beaucoup de mal à caractériser les contours. Sa constitution est étroitement liée à l’histoire politique et économique du pays. D’abord intellectuelle et politique, elle s’est mue progressivement en une diaspora économique et de peuplement par le biais des regroupements familiaux dans les pays d’accueil. Sous le long règne de Sékou Touré, plusieurs centaines de milliers de Guinéens sont sortis du pays, clandestinement, pour échapper à la répression politique. La nature liberticide et autoritaire du premier régime a accentué cette envie d’ailleurs, surtout de la part d’intellectuels ou de commerçants pour qui l’horizon était bouché en Guinée. De manière plus structurelle, sur le long cours, les raisons des départs des Guinéens sont principalement d’ordre économique.

En parlant de la diaspora guinéenne et ses éventuelles implications dans le processus de développement du pays, il faudrait sur le plan conceptuel, expliquer de quoi parle-t-on. L’idée première pour valoriser ce capital humain et économique réside dans la délimitation conceptuelle du terme « diaspora », mot valise qui renvoie à une compréhension étriquée en Guinée. Ensuite, un travail de recension et d’organisation de ces compétences paraît nécessaire à la fois dans les pays d’accueil et en Guinée via les ambassades ou des structures officielles de Guinéens de l’étranger et surtout la mise en place d’agence gouvernementale chargée de piloter la politique d’inclusion et de réinsertion économique et sociale de ces Guinéens.

Dans l’inconscient collectif en Guinée, la diaspora correspond généralement à la frange la plus instruite et la plus fortunée. Or, pour ma part, on devrait élargir la focale à toutes les compétences dont disposent nos compatriotes au-delà des diplômes, des postes et du pouvoir économique des uns et des autres. Car, ce qui compte par-delà les catégorisations, c’est pour quelles finalités devrons-nous utiliser tout le potentiel de ces Guinéens de l’étranger. Dans ce cadre, l’expression « retour au pays des compétences guinéennes » sied mieux car elle agrégerait l’ensemble des forces intellectuelles, économiques et « expérientielles » et surtout échapperait au caractère péjoratif accolé au mot diaspora. Le néologisme « expérientiel » (venant de l’expérience) renvoie à toute une série de compétences diffuses obtenues de la part de personnes peu diplômées et peu nanties mais qui, de par leur parcours et des stratégies de survie, ont développé un sens des affaires, d’adaptation et de résilience dans les pays d’accueil. Cette faculté de rebond et de résilience est une donnée importante à utiliser dans nos pays où les forces d’inertie sont nombreuses pour bloquer des initiatives.

Tous ceux qui apporteront au pays ne sont pas dans une logique de retour physique. A l’heure d’un monde hyperconnecté et interlié, l’idée n’est pas de manière définitive vivre en dehors et à l’intérieur du pays, il se dessine de plus en plus d’autres types de mobilités circulaires où des personnes vivent à la fois en Afrique et ailleurs, en raison d’intérêts transversaux. Beaucoup d’entrepreneurs, de chercheurs ou d’artistes sont dans le cas.

En outre, la question de la contribution à distance se pose de fait. La construction et le développement de nos pays dépendent déjà beaucoup de l’apport de la diaspora. Cet apport est essentiellement économique. Il faut amplifier le mouvement et diversifier les formes d’intervention et d’investissement en Afrique. Avec des envois d’argent ayant culminé à plus de 60 milliards de dollars pour l’année 2016 selon le FIDA (Fonds international de développement agricole), la particularité de l’Afrique, c’est que ces fonds sont utilisés principalement pour faire face à des besoins vitaux de base (manger, s’habiller, se loger…). L’on voit bien dans ces conditions que ces transferts financiers ne sont pas de nature à influencer les grands chantiers économiques du pays. Ils constituent néanmoins des stabilisateurs sociaux, palliant aux limites de nos Etats à offrir aux populations un bien-être social. De ce point de vue, de manière qualitative, beaucoup de révoltes populaires contre le coût élevé de la vie sont évités de manière invisible par ces soutiens financiers. Néanmoins, nos populations ne peuvent se contenter des rustines. Il faut de réelles transformations du pays pour créer les conditions d’épanouissement pour le plus grand nombre.

La diaspora est une ressource importante à utiliser pour nos pays. Le niveau de qualification, le capital économique, l’acquisition de savoir-faire et de savoir-être (rigueur, culture du résultat…) sont autant d’atouts pour développer les pays comme les nôtres où tout est urgent. L’autre avantage des revenants, surtout dans un contexte d’accords bi et multilatéraux et de partenariats multiples, c’est leur capacité à davantage défendre nos pays car ayant une expertise qui les outille à discuter techniquement d’égal à égal avec nos partenaires étrangers.

Pour relever ce défi de retour en Guinée, l’on ne peut faire l’économie de la lancinante question du salaire et des conditions d’accueil. Vaste question. Celle-ci, comme toutes les questions complexes, ne peut se régler que de manière globale. La réflexion doit être à la fois économique, socio-anthropologique et politique. Sur le plan des traitements (salaires et avantages), l’Etat doit procéder à une sélection des profils et des parcours pour hiérarchiser les compétences et partant, ajuster, selon les marges de manœuvres financières, les différents niveaux de traitements possibles. L’idée de la mise en place d’une Banque de données sur les compétences de l’expertise guinéenne et de la diaspora évoquée lors du discours de politique générale du Premier Ministre trouve ici toute sa justification. La question de l’employabilité et l’orientation des revenants est primordiale (vers quel organisme se tourner, quels sont les secteurs d’emploi en tension, quelles aides sont disponibles…). Pour les « repats » (les revenants, comme on les appelle au Nigéria), il faudrait faire un effort sur les salaires proposés en tenant compte du pouvoir d’achat local bien sûr, se créer en amont de son projet de retour, des conditions minimales d’une rentrée convenable (moyens de transport privés et logements si possible). Ce travail préparatoire allège le poids financier de nos Etats qui, de toute façon n’ont pas ressources suffisantes pour prendre en charge l’ensemble des revenants. Rappeler la maxime de Kennedy n’est pas de trop à ce niveau : « ne vous demandez pas ce que l’Etat peut faire pour vous, mais plutôt demandez-vous ce que vous pouvez faire votre l’Etat »…

Sur le plan humain, la cohabitation diaspora/locaux doit se faire en déconstruisant plusieurs fantasmes mais surtout en adoptant de nouvelles attitudes de confiance réciproque. Trop longtemps en Guinée, tout ce qui associé à l’étranger semble suspect. Nous héritons cette méfiance de notre passé tumultueux avec la France et ses alliés du bloc de l’Ouest où notre jeune pays indépendant a été la cible, objet de maintes tentatives de déstabilisation. L’intrépide Sékou Touré a réussi à faire adhérer aux Guinéens, un réflexe nationaliste empreint de fierté mais aussi d’une certaine méfiance voire de paranoïa vis-à-vis de l’étranger. La présidence du Général Conté, pourtant dans un environnement ouvert marqué par le retour de beaucoup d’expatriés, a paradoxalement renforcé cet « exceptionnalisme guinéen ». Cela tenait à la personnalité du Président Conté qui n’a jamais débordé d’enthousiasme pour les occidentaux et qui, il faut le rappeler est un produit de la première république. L’expression triviale « Héé, ici c’est la Guinée » a exaspéré chacun d’entre nous à un moment donné.

Ce cadrage historique explique pour une large part, la difficulté qu’ont les Guinéens de travailler avec des étrangers. Cette difficulté n’est pas insurmontable, mais surtout d’ordre psychologique. La diaspora n’échappe pas à cette règle. Les griefs faits renvoient à l’arrogance, au paternalisme de la part de ces « sachants » qui viennent d’ailleurs et veulent changer la Guinée à leur manière. S’il est vrai qu’à la marge, il y a des comportements odieux et discourtois, quelquefois caricaturaux, de certains revenants, il faut reconnaître que ces procès sont infondés et participent davantage d’une disqualification d’adversaires potentiels pour des postes de responsabilité. C’est à ce niveau qu’il faudra décrisper les choses et rassurer tout le monde : la Guinée nous appartient à tous. Eu égard à l’intérêt que notre pays a à tirer de cette capitalisation des ressources humaines; d’où qu’elles viennent, les petits écueils susmentionnés paraissent dérisoires.

Le chantier est si immense que le concours de tous est nécessaire. Les petites querelles d’ego n’ont pas droit de cité quand les populations ne mangent pas à leur faim et quand les jeunes guinéens sacrifient leurs vies dans les profondeurs de la méditerranée. L’enjeu est crucial et fondamental, il nous dépasse car il s’agit de la survie de notre nation qui se délite de toutes parts.

                                                                                  Sayon Dambélé, dambelesayon@yahoo.fr

 

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