L’autopsie du budget 2018 ou la mission impossible pour la paix et la création d’emplois en Guinée

Auteur : Condé Abou, chroniqueur de Guinéenews©, à Washington DC, USA

L’Assemblée Nationale vient d’adopter le budget 2018, quasiment à l’unanimité des groupes parlementaires, pouvoir et opposition réunis, sans que l’on comprenne les raisons profondes de cette convergence spectaculaire et étonnante entre les deux principales familles politiques du pays.

Ce budget s’équilibre en recettes et dépenses à GNF 21,137 mille milliards, soit l’équivalent 2,3 milliards de dollars US, contre 4,23 milliards de dollars US au Burkina Faso, 4,17 milliards de dollars US au Mali, 6,63 milliards de dollars US au Sénégal et 12,03 milliards de dollars US en Côte d’Ivoire.

Dans ce budget 2018 de la Guinée, plus de 7 mille milliards de francs guinéens seront consacrés aux investissements, contre environ 4 mille milliards GNF en 2017. C’est un budget qui sera absorbé à plus de 79% par trois secteurs dont les infrastructures et l’énergie, l’éducation et la santé.

Loin d’avoir la mauvaise foi de noircir tout le tableau, il serait absurde de laisser passer ce budget dont une simple lecture citoyenne permet de faire des observations très inquiétantes et très incompréhensibles pour le pays.

Que dit la communication gouvernementale en date du 1er novembre dernier à propos de ce budget 2018 ?

Selon le gouvernement, le budget 2018 a été élaboré sur la base d’une approche pluriannuelle en application des dispositions de la loi organique relative aux lois de finances et du décret portant cadre de gouvernance des finances publiques. Il met en perspective la trajectoire des finances publiques dans le moyen terme et vise à assurer une meilleure cohérence entre le budget et les politiques sectorielles, d’une part, et les objectifs du PNDES (plan national. De développement économique et social) 2016-2020, d’autre part.

Le travail préparatoire effectué par le gouvernement à travers ses ministères économiques se fonde sur les hypothèses recommandées par les partenaires au développement. Il s’agit de :

– Réaliser un taux de croissance du PIB (produit intérieur brut) de 5,8% contre 6,6% dans la loi de finances rectificative 2017 ;

– Stabiliser le taux d’inflation (en glissement annuel) à 8,2% ;

– Réaliser un taux de pression fiscale de 16,21% du PIB contre 15,43% en 2017 ;

– Maintenir le niveau des réserves de change à 3 mois d’importations ;

– Stabiliser le taux de change de la monnaie nationale par rapport aux devises étrangères en continuant de réduire la prime de change entre le marché officiel et le marché parallèle ;

– Avoir un niveau de dépenses courantes de 12,81% du PIB et un niveau de dépenses d’investissement de 7,42% du PIB.

Observations et questions de logique économique tout court.

Peut-on construire un Budget National au regard des graves défis actuels de l’environnement des affaires en Guinée, du chômage massif des jeunes et des femmes, de l’insécurité galopante et des problèmes du dysfonctionnement et de sous équipement catastrophique de la justice et prétendre défendre ce budget sur la base des recommandations des partenaires au développement tel qu’affirme le gouvernement ?

Ce serait bien curieux de savoir comment peut-on parler de diversification de l’économie guinéenne et de la création d’emplois jeunes sur la base du budget adopté par le Parlement ! C’est totalement faux et indéfendable.

Que fait-on du budget de l’agriculture, de celui de la pêche et de l’élevage avec la configuration actuelle du budget 2018 dans un pays où la Banque Mondiale indique que le taux de pauvreté de la population atteint 55% ?

Que fait-on du département de la Sécurité en Guinée, lorsque dans un pays voisin comme le Mali, le gouvernement a affecté plus de 26% d’augmentation au budget de la Police et de la Gendarmerie Nationales. À quels résultats doit-on s’attendre en 2018 en Guinée en terme de fonctionnement de la Sécurité Publique (Police et Gendarmerie) ?

Le gouvernement guinéen dit vouloir diversifier l’économie et créer des emplois, et en même temps, le budget alloué au département de l’agriculture pour l’année 2018 est carrément une aberration par rapport au discours officiel. Seulement 3,8% du budget national, alors que plusieurs pays voisins accordent des parts de plus en plus fortes au secteur agricole. Au Mali, 15,1%, au Burkina, 12%, au Sénégal, 14% selon la presse.

Dans la loi des finances révisée de 2017, le budget alloué au département de l’agriculture s’élevait à 461.087.975.203 GNF contre 324.879.726.000 GNF pour l’année 2018. Il faut d’ailleurs souligner que la moitié de ce budget est réservée aux traitements et salaires : 183.369.400.000 GNF, soit 54,44%. Le reste est réparti aux autres services.

Achats de biens et services : 5.027.516.000 GNF, soit 1,53%, subvention et transferts : 7.252.810.000 GNF, Investissements : 129.260.000.000 GNF. Soit au total pour le budget hors salaires et traitements, 39,78%. L’examen de ce projet met en évidence la réduction drastique du budget 2018 du ministère de l’agriculture de 29,54% par rapport à celui de 2017.

Il faut rappeler aussi que pour le compte de l’année 2017, le budget alloué au département de l’Agriculture, en Guinée, avait été déjà amputé de 33% par rapport à 2016, passant ainsi de 337 milliards de francs guinéens (36 millions $) à 252,5 milliards de francs guinéens (27,3 millions $), selon les sources officielles.

Selon les mêmes sources officielles, dans ce budget, les ressources consacrées au programme d’appui à la campagne agricole 2016-2017 en Guinée avaient baissé de 75%.

La filière coton, actuellement en développement, ne bénéficie que de 27 milliards de francs guinéens (2,9 millions $), alors que tout le monde sait que l’agriculture guinéenne contribue à hauteur de 25% au PIB du pays.

À titre de comparaison, pour la seule campagne agricole 2017-2018, le Mali s’est doté d’un budget de 287.679.207.500 de FCFA afin de permettre de consolider les solides acquis qu’il vient d’obtenir dans le secteur agricole, soit l’équivalent de 514,9 millions de dollars US !

La problématique de l’emploi des jeunes est-elle parmi les priorités du gouvernement dans le budget 2018 ?

Non. Ce n’est pas du tout le cas, puisqu’aucun chiffre ne le prouve dans les choix budgétaires faits par le gouvernement au titre du budget 2018.

Le budget de la réforme de l’enseignement et de la formation professionnelle outre la révision des mécanismes de médiation et l’amélioration du rendement des programmes d’emploi devraient être autant de mesures importantes que le gouvernement devrait chercher à mettre en œuvre afin d’améliorer et renforcer l’intégration des jeunes sur le marché du travail.

En quoi le gouvernement, démontre-t-il un véritable train de mesures d’accompagnement et d’aide en faveur des entreprises à surmonter tous les obstacles auxquels elles sont confrontées afin de les encourager à l’emploi des jeunes, et ce aussi bien au niveau du financement, des délais de paiement ou du renforcement de leur compétitivité ?

De ce point de vue, l’appui aux investissements publics en passant de 4 mille à 7 mille milliards GNF devrait comprendre une série de mesures visant principalement à soutenir l’esprit d’entreprise et stimuler largement l’investissement privé afin de maintenir les emplois actuels et en créer de nouveaux, et partant, réduire de façon significative le taux de chômage des Jeunes et des Femmes.

Sommes-nous dans ce cas de figure ? Non et pas du tout.

L’augmentation de la RTS (retenue et traitement sur salaires) dans le budget 2018 n’est pas justifiée

Il est tellement facile de raconter que sans impôt et taxes il n’y a pas d’Etat. Sur quoi porte la réforme fiscale projetée dans le budget 2018 et que disent les sources officielles qui ont pris l’initiative de surcharger inutilement les salaries au titre des Retenues et Traitement sur Salaires (RTS) ?

Ils disent que c’est pour aligner le droit fiscal guinéen sur celui de la sous région ! Y-a-t-il décison fiscale plus injuste et plus indéfendable que celle-ci en Guinée ?

Voici d’abord les mesures en vue au titre de l’année fiscale 2018, selon La Presse.

Modification du barême de la retenue sur les traitements, salaires, pensions et rentes viagères 

Dans le but de s’aligner progressivement au niveau d’imposition des revenus des personnes physiques de la sous région ouest africaine, les dispositions de l’article 63 du Code Général des Impôts (CGI) sont modifiées ainsi qu’il suit :

Article 63 : Le montant de la retenue est calculé par application au revenu mensuel imposable des taux suivants :
Pour la tranche de revenu de :
De 0 à 1.000.000 GNF, la retenue est fixée à 0% ;
De 1 000 001 à 3 000 000 GNF 5% ;
De 3 000 001 à 5 000 000 GNF 10% ;
De 5 000 001 à 10 000 000 GNF 15% ;
Montant Supérieur à 10 000 000 GNF 20%.

Et cerise sur le gâteau du gouvernement, ceux qui ont fabriqué son budget 2018 se flattent de vouloir se battre pour maintenir l’inflation à 8,2 % au cours de l’exercice fiscal 2018 !

Bon Dieu ! Comment peut-on être fier d’aligner la RTS de la Guinée sur celle des pays voisins, alors qu’au même moment, l’on oublie royalement que le taux d’inflation du Mali passera de 1,8% en 2017 à 1% en 2018. Quasiment la même fourchette d’inflation en Côte d’Ivoire, au Sénégal et dans la quasi totalité des 8 pays membres de l’UEMOA (Union Monétaire Ouest Africaine).

Si vous doutez d’un seul chiffre dans ce papier, faites vérifier de bout en bout les budgets 2018 des différents pays membre de l’UEMOA, et vous mesurerez à quel point, le budget de la Guinée est désastreux et incohérent pour le bon sens.

C’est totalement injuste et absurde, de dire que la nouvelle fiscalité sur les salaires en Guinée, vise à s’aligner sur celles des pays voisins alors que tous ces pays font mieux que la Guinée, en matière de maitrise de l’inflation, de subventions aux ménages et aux franges pauvres de leurs pays, de niveau de salaires, de déficits budgétaires, de pouvoir d’achat, et de niveau de réserves de change de la Banque Centrale pour la couverture des importations de biens et services.

Et c’est pourquoi, lorsque les syndicats se lèveront contre tant de mesures injustes, le gouvermenent ne trouvera personne pour lui apporter un soutien quelconque. Dans tous les cas, la crise sociale sera inévitable, si jamais les nouvelles mesures fiscales approuvées par le Parlement entraient en application.

Sur le maintien du taux de change du franc guinéen par rapport au dollar US et à l’Euro, les deux principales monnaies couvrant les importations de biens et services en Guinée

C’est une aberration. Pourquoi ? La Banque Centrale finance indirectement le déficit créé par le budget de l’Etat et qui résulte en bonne partie de la mauvaise allocation des dépenses publiques et par les mauvais choix de politique économqiue pour la simple raison que le budget en devises de la Nation, sert à financer massivement les importations denrées de première nécessité (riz, huile, sucre, farine, etc…).

Or, il s’agit de biens de consommation que la Guinée aurait pu produire sur place ou en tout cas, produire en très grande quantité pour sortir dans une large mesure du cercle vicieux des ruineuses importations actuelles et de leur couverture par les devises par la Banque Centrale.

Pour s’en convaincre, il suffit de voir sur un tout autre plan, à quel point le portefeuille des engagements du système bancaire est dominé par le financement du court terme au détriment du crédit à l’investissement créateur d’emplois et de richesse pour le pays.

Bien entendu, le facteur lié à l’environnement judiciaire des affaires sur la place, y est pour grand chose également dans cette situation anachronique du système bancaire.

Dans ces conditions, comment peut-on faire une omerta sur l’échec complet de la politique économique suivie par le gouvernement aussi bien dans le secteur agricole et industriel, que dans la pêche et l’élévage ? Toute la sécurité alimentaire du pays est en péril, alors que plus de 60% de la population tirent leurs revenus du secteur primaire.

La pauvreté de l’écrasante majorité de la population s’aggrave, alors que la propagande officielle continue d’affirmer que la réduction du niveau actuel de 55% de pauvreté absolue dans le pays fait partie des priorités du gouvernement.

Comment ce pays pourra-t-il s’en sortir ?

L’on apprend dans les propos tenus par les représentants attitrés du gouvernement que ce sont la Banque Mondiale et le FMI (fonds monétaire international), qui ont recommandé le montage du Budget 2018 et dont les décisions chiffrées viennent d’être validées comme lettre à la poste par le Parlement.

Bon Dieu ! Dans quel pays du monde aujourd’hui, le FMI et la Banque Mondiale dictent-ils leurs programmes à l’instar de ce qui se passait dans les années 70 et 80 à travers le monde ?

Cela est totalement faux. La Banque Mondiale et le FMI, depuis la fin des années 90, n’imposent nulle part au monde leurs programmes budgétaires genre ajustement structurel, arrêt des subventions sur les denrées alimentaires, fermeture des entreprises publiques déficitaires, et que sais-je davantage ?

Cette période de la tutelle des agences internationales sur le développement économique et social dans les pays pauvres, est terminée depuis longtemps. Leurs missions portent aujourd’hui sur un rôle d’écoute, de conseils et d’aide à la mise en route des programmes ou des budgets voulus par les pays qui demandent leur contribution et soutien technique et financier. Ni plus, ni moins.

De la politique de la décentralisation en Guinée et la paralysie financière des administrations déconcentrées et locales 

Comment peut-on parler de développement à la base dans ce pays, alors que toutes les entités décentralisées et les collectivités locales n’ont même pas de budgets dignes de ce nom ?

Quel est le budget d’une région administrative, d’une préfecture, ou d’une commune en Guinee ? Comment les régions ayant bénéficié des programmes de construction du président de la République au titre des fêtes tournantes de l’indépendance nationale, peuvent-elles assurer l’entretien correct de ces formidables infrastructures, en l’absence de budgets sur place ?

Ces investissements coûteux serviront à quoi dans 3 ou 5 ans sans ressources budgétaires indispensables à leur entretien et fonctionnement ? Comment le service public minimum pourrait-il- fonctionner dans les écoles de province, dans la sécurité de proximité, dans les centres de soins de santé et tant d’autres, sans aucune ressource budgétaire locale à leur disposition ?

Pourquoi le fonctionnement des entités régionales, préfectorales et communales doit-il dépendre exclusivement des subventions aléatoires du Budget National alors que les besoins financiers de base sont incompressibles ?

Conclusion

Le budget 2018 qui vient de passer comme lettre à la poste au Parlement, est un budget injuste et économiquement contraire aux idéaux de création de richesse et d’emplois, déclinés dans le pilier numéro 1 du Plan National de Développement Économqiue et Social que le gouvernement vient de valider devant la communauté internationale à Paris.

Ce budget ne créera ni emplois viables pour l’écrasante majorité des jeunes et femmes, ni aucun progrès pour l’écrasante majorité de la population et qui tire ses revenus du secteur primaire.

C’est très dommage de constater que tous les groupes parlementaires s’entendent sur une telle politique budgétaire inaceptable et totalement injustifiée pour les couches sociales pauvres et pour les employés de la Fonction Publique et du secteur privé, alors que beaucoup d’autres solutions viables existent pour le bien de l’ensemble de la Nation.

Potentiellement le pays se dirigera vers une année de grave crise sociale inutile rien qu’au regard des hypothèses injustes qui ont servi à l’élaboration du Budget 2018.

Très dommage de constater également que la société civile et le conseil économique et social, aient laissé passer une sacrée occasion d’interpeller vivement le gouvernement sur ses mauvais choix de politique budgétaire et économique et qui aggraveront inutilement les tensions sociales dans ce pays.